Archives. ISSN 2428-6052.
? février 2015
nuit
Étrange, inhabituel, déplacé, un peu honteux aussi, de parler de si loin, des étoiles, des galaxies, à propos de la nuit, pourquoi parler de cela dans une ville où le ciel est vide et où la nuit, à travers les écrans et les fuseaux mélangés, est claire comme un jour de paroles ? La nuit c’est pourtant cela, quand nous sommes allongés dans l’herbe fraîche d’une nuit d’été, et que la Voie Lactée, après quelques minutes, se révèle lentement, comme un secret déclarant que nous ne sommes rien et que le monde tourne autour de l’Étoile Polaire parce qu’elle est par hasard dans l’axe de rotation de la Terre, le monde sauf les autres planètes qui en une nuit font une autre révolution, et en une année dessinent un parcours impossible — c’étaient les Dieux des civilisations disparues — projection de leur course autour du soleil sur notre nuit qui court elle aussi, et il a fallu à des hommes cloués au sol, il y a bien longtemps, comprendre cela, avec pour seuls outils rudimentaires le cercle, la sphère et le temps, et l’herbe qui chatouille nos chevilles est toute aussi ignorante que nous des mathématiques, parler de la nuit c’est parler de la galaxie, de l’espace, du vide cosmique et de cette particule sur laquelle nous allons mourir, c’est parler du lointain, espace et temps, tenter de se trouver dans cette structure trop immense où le vide et l’énergie noire prédominent, c’est quitter la planète, le cœur et la politique pour essayer de toucher quelque chose de plus grand que certains appellent Dieu au lieu de l’appeler Humanité, et alors comment concevoir le vide et l’infini, les dizaines de milliers d’années de nuits qu’il faudrait pour aller visiter l’étoile la plus proche ? Et à quoi bon ? Ces distances sont comme celles qui mènent au souvenir, la géographie existe mais est inaccessible, l’Univers est observable mais jamais nous ne pourrons décoller d’ici, "le souvenir est un savoir" mais nous ne pourrons jamais le revivre c’est à dire le prouver, tout est irrémédiablement perdu dès que la trotteuse est passée et c’est pour cela que nous vivons, c’est une marche consciente et inconsciente, nous ne ne remontons pas d’où nous venons sinon c’est mourir, nous le savons mais pourtant ne perdons pas la possibilité d’espérer par la conservation jalouse d’un moment particulier qui reviendra bercer une insomnie et la montre proche de la vitesse de la lumière voit ses dimensions s’approcher du point et son temps va s’arrêter tandis que partout localement l’Univers poursuit sa course, le temps n’existe pas.
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